Naviguer dans l’Inconnu
- Luc CHAMBON
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Une idée a traversé la sagesse grecque pendant des siècles. Elle vient d’un des Sept Sages fondateurs de la philosophie, Anacharsis semble-t-il. Elle fait des gens qui sont en mer une catégorie entre les vivants et les morts, livrée au hasard du vent et des vagues. Appareiller, c’est jouer sa vie et disparaître du monde dès que le bateau passe l’horizon.
Plus encore que les marins antiques, ceux de l’ère des découvertes ont vécu cet exil. Ils ont accompli de longs périples, coupés de toute société et souvent de toute mémoire. Beaucoup ont disparu en mer. Certains ont aventuré des voyages et fait des découvertes que nous ne savons pas. Ils font penser à MacWhirr, ce capitaine inventé par Conrad pour Typhon, qui accomplit un exploit inintelligible des terriens, voué par conséquent, pis que l’oubli, à l’insu. On prédisait que la mer bouillait à l’équateur, que les ténèbres et les monstres régnaient sur les eaux au-delà du monde connu. Les marins y sont allés cependant, n’ont trouvé ni eau en train de bouillir, ni créature capable d’avaler un navire, mais des épreuves sans fin, inimaginables : tempêtes, vagues géantes, vents et courants contraires, dérive, égarement au-delà de la connaissance, étoiles nouvelles, rivages inhospitaliers, récifs, marées traîtresses, échouements, eau croupie, soif, faim et maladies atroces.
La peur s’est atténuée lentement à mesure que l’inconnu reculait et s’estompait jusqu’à se réduire aux pôles il y a deux cents ans. Le naufrage est resté pourtant un risque bien présent. La première ligne transatlantique régulière, la Black Ball Line, fondée en 1818, a ainsi perdu six navires sur les douze qu’elle a mis en service au cours de ses vingt-cinq premières années sans décourager les candidats à la traversée. Le grand serpent de mer a aussi fait ses dernières apparitions publiques en ce temps-là mais il a plutôt nourri le goût du public pour le fantastique qu’une psychose collective.
Remontons donc au début du quinzième siècle. Les hardis navigateurs qui ont permis à l’humanité d’essaimer d’île en île sont oubliés depuis longtemps, et leur art aussi. Le monde est dominé par des civilisations sédentaires : Chine, royaumes indiens, empire timouride, empire ottoman, sultanat mamelouk, Mali, empire aztèque, royaumes mayas, empire inca. Les marins y ont un rôle marginal. Hormis quelques téméraires pêcheurs et marchands, on navigue dans des espaces étroits et on ne perd pas la côte de vue plus d’un jour ou deux. La haute mer, c’est l’inconnu. Seuls les navigateurs arabes et malais naviguent assez loin pour relier les civilisations et échanger or, ivoire, porcelaine, étoffes et épices. Une infime fraction de tout cela parvient en Occident via Venise. C’est alors que boussole, kamal, astrolabe et quadrant permettent aux marins des deux extrémités du monde d’oser prendre le large, mais l’aventure y prend des formes radicalement différentes car la Chine des Ming est trois fois plus riche et plus puissante que la Chrétienté toute entière.

Pour leur première expédition lointaine de 1405, les navigateurs chinois sont dotés par l’empereur d’une flotte de 317 jonques dont 62 très grandes, les báochuán, les joyaux, jaugeant peut-être mille, peut-être deux mille tonneaux, à l’instar de quelques jungs malaises contempo-raines. Ailleurs, il n’existe pas de navire de deux cents tonneaux.
Armée par quelque 30000 hommes, l’armada est porteuse d’une mission diplomatique et commerciale (le commerce avec l’étranger est domaine réservé de l’état depuis onze ans). Il s’agit d’impressionner peuples et souverains le long du chemin et de leur demander tribut en échange de riches présents. La démonstration fonctionne : les jonques sont chargées d’échantillons et d’envoyés au retour. Au passage, on mate des pirates. Plus tard on matera aussi des hôtes mal disposés contre les envoyés du Fils du Ciel.
Il existe des cartes marines pour la mer de Chine. Mais au-delà? Les routes maritimes qui conduisent aux pays connus – connus pour exister – restent à tracer. Les méthodes de navigation sont faites de routines à l’estime, qu’il faut compléter. À cette fin, les Chinois ont emprunté aux marins malais, indiens et arabes au fil de l’aventure. L’ordre de marche de l’expédition ne prévoit pas de rechercher des terres inconnues ; il s’agit d’étendre la sphère d’influence chinoise aux terres qui ont un nom.
Le plan est mis en œuvre par de hauts dignitaires dirigés par Zheng He, homme de confiance de l’empereur. Ce sont des profanes des questions maritimes, confiées à des subalternes compétents qui s’appuient sur une longue tradition. Depuis longtemps ils osent bâtir de grands navires, décrits par Marco Polo et Ibn Battûta en leurs temps ; ils les confient aux flux et reflux de la mousson dans l’espace qu’ils arpentent, au portant, au rythme des saisons. Il n’est pas question de déconvenue ou de pertes dans les rapports de Zheng He. Ce serait inapproprié. Il dépeint les pays visités, les alliances conclues, les tributs versés, les curiosités des lieux, les ports, les routes maritimes et les vagues hautes comme des montagnes touchant le ciel qu’il faut affronter pour servir l’empereur – l’héroïsme des serviteurs n’offusque pas la gloire du souverain.
Sept expéditions se succèdent, sur le même modèle d’une cinquantaine de navires géants flanqués de cinq ou six navires auxiliaires chacun. Les 1880 constructions mentionnées dans les registres révèlent une casse considérable. Zheng He passe quatorze années à naviguer ; il meurt à la fin du septième voyage qui l’a conduit jusqu’à Djeddah puis Zanzibar, aux confins de l’aire de la mousson. Il ne se passe plus rien ensuite. Il semble que rien n’aurait pu arrêter la marche de la flotte chinoise vers l’ouest ou vers l’est. D’aucuns veulent croire qu’ils ont contourné l’Afrique et sont allés jusqu’en Amérique mais sans laisser aucun témoignage... Comment peut-on imaginer qu’ils aient pu cesser d’écrire instructions, livres comptables, registres et rapports dont ils se sont montrés friands et profus? De toute façon, le long cours est prohibé dès 1436 pour des raisons qui font débat. La Chine se replie sur elle-même. L’allégeance des peuples visités finit par s’évanouir. Subsiste longtemps chez eux le souvenir d’un événement extraordinaire. Soixante ans plus tard, on dira à Vasco da Gama en chemin vers l’Inde, qu’il n’est pas le premier étranger inconnu à relâcher à Malindi, sur la côte swahilie, et que le précédent chef d’expédition avait une myriade de bateaux géants.
En 1402, lorsque le Fils du Ciel ordonne la construction des navires joyaux, Jean de Béthencourt, marin de Dieppe à la tête de trois navires prend pied aux Canaries pour s’en emparer. Il finit par contrôler trois îles qu’il inféode au roi de Castille. En 1416, alors que Zheng He se prépare à son cinquième voyage, l’infant Henrique du Portugal, o Navegador, établit dans l’Algarve l’école de Sangres, base navale et centre de recherche cartographique, quartier général de l’exploration méthodique des îles et des côtes africaines. Voilà les débuts modestes de l’expansion européenne. Voici l’entrée en scène des deux types humains qui vont la servir : l’aventurier hardi, souvent vénal, voire prédateur, avide des trésors qui gisent au-delà de l’horizon et prêt à franchir des abîmes pour s’en emparer, et le savant géographe recoupant des bribes d’information pour bâtir des cartes, en inventer les entours, rêver la forme du monde et les voyages à accomplir. Les rêves peuvent être sordides ou sublimes mais tout le monde rêve chez les découvreurs européens.

On rêve mais on ne sait pas grand-chose. Au nord, les Shetland, les Féroé et l’Islande sont connues, habitées et administrées depuis longtemps, mais on vient de se retirer du Groenland car l’ivoire de morse se vend mal (l’ivoire d’éléphant est plus abondant) alors même que le climat se détériore au nord. Au sud, les Canaries sont déjà connues, Madère aussi quoique inhabitée. On ne sait rien au-delà. C’est l’espace du rêve, immense et sombre, des vagues énormes et des créatures marines fabuleuses représentées sur les cartes et que de nombreux témoins, des notables mêmes, prétendent avoir vues. Des marins égarés par des tempêtes ont entr‘aperçu des rivages inconnus qui ont donné naissance à des îles imaginaires. Elles vont mettre 250 ans à quitter les cartes, davantage de temps encore à quitter les esprits. Emblématiques, les îles de Brasil et Antillia changent de lieu d’un témoignage et d’une carte à l’autre sans jamais perdre essence ; leurs beaux noms vont survivre. Au-delà des mers, au bout du monde, se situent les Indes mirifiques, dont les richesses sont inaccessibles par voie de terre après la chute de Constantinople en 1453.
La couronne portugaise rêve de rejoindre les Indes. Elle contracte avec des navigateurs privés, Italiens de Venise, de Gênes, parfois de Florence, des Flamands, des natifs aussi, bien sûr, et ne compte pas les pertes de gens qui ne sont rien de plus que des fournisseurs. De nombreux navires vont disparaître dans ce premier siècle de l’aventure.
Les résultats viennent lentement. Les Açores sont partiellement reconnues en 1427, totalement en 1452. Officiellement, on ne réussit pas à aller plus loin vers l’ouest pendant vingt ans. Vers le sud, le franchissement du cap Boujdour (Bojador) coûte de nombreuses vies avant d’être réalisé en 1434 par une barque de trente tonneaux armée par quinze hommes menés par Gil Eanes qui en est à sa seconde tentative en un an.

Ce Cabo do Medo, cap de la peur, était devenu mythique, à l’instar des colonnes d’Héraclès pour les Grecs. On savait bien que les navires disparus avaient été engloutis par les monstres marins qui peuplaient la mer des ténèbres qui s’étendait au-delà. Le cap est trois degrés au nord du tropique. Il se signale par une combinaison de dunes et de récifs rocheux qui donnent des brisants même par temps calme et qui s’étendent sur douze milles en mer. Le courant y porte de surcroît. La navigation au ras de la côte, à la mode médiévale, favorable jusqu’aux Canaries se heurte ici à un mur à fleur d’eau. C’est un point frontière à partir duquel l’alizé – l’harmattan ici – s’établit. Il souffle au sud-ouest, comme on sait. Les marins vont apprendre après Eanes à laisser porter un peu au large pour contourner l’obstacle puis à accomplir la volta do largo, ou volta do mar, pour revenir, faisant route au nord-ouest pour retrouver des vents favorables et finir au portant.
Une fois la latitude barrière franchie, les ténèbres se sont dissipées et les monstres ont quitté les lieux. Les Portugais peuvent pousser progressivement vers le sud. Il leur faut la résolution constante de Henrique car il n’y a rien à glaner avant longtemps sur les rivages reconnus. On atteint les îles inhabitées du Cap-Vert en 1445, la Sierra Leone (et l’ivoire plus une sorte de poivre) en 1460 – année de la mort de Henrique –, São Tomé, inhabitée elle aussi, en 1470, la Côte de l’Or (et l’or du Mali sans intermédiaire) en 1471 ; on franchit l’Équateur en 1474 ; on reconnaît l’embouchure du Congo en 1483, le cap des Aiguilles et celui des Tempêtes, devenu cap de Bonne-Espérance par faveur royale, en 1488.

L’affaire est devenue rentable au bout de cinquante ans, et assez lucrative pour attirer des aventuriers. On plante la canne à sucre sur les îles atlantiques et on se procure de la main d’œuvre auprès des chefs des tribus côtières – en dépit de la menace d’excommunication du pape Eugène IV à l’encontre des esclavagistes (1435), levée par ses successeurs Nicolas V et Sixte IV qui confèrent aussi au Portugal le monopole commercial et territorial sur l’Afrique et jusqu’aux Indes (1452-1478). L’ivoire fait venir des marins dieppois sur les côtes de Guinée dès les années 1480. Les marchands de Bruges puis d’Anvers drainent et écoulent la marchandise afro-portugaise – sucre, ersatz de poivre, ivoire, or. Un premier système d'échanges s’est mis en place, similaire à celui des marchands arabes sur la côte swahilie.
Diogo Cão pour la découverte du Congo, Bartolomeu Dias pour la pointe de l’Afrique, disposent chacun de deux caravelles d’une soixantaine de tonneaux et d’une centaine d’hommes. Ils perdent de vue la Polaire, si précieuse pour naviguer, découvrent des étoiles nouvelles et s’efforcent à s’en servir. Ils doivent aussi apprendre une nouvelle volta do largo au sud de l’équateur, en miroir de celle pratiquée au nord. L’avancée le long de la côte est en effet contrariée par l’alizé et par le courant du Benguela qui portent au nord-ouest.
La déclinaison de l'étoile polaire (alpha de la Petite Ourse) est alors de 82°. Elle décrit donc un cercle non négligeable autour du pôle et il faut apporter une correction à la hauteur pour obtenir la latitude. Les marins utilisent, comme les Grecs avant eux, à la suite probable des Phéniciens, la position relative des gardes, Kochab et Pherkad (bêta & gamma de la Petite Ourse), pour connaître l’heure et le nord vrai, et la latitude partant de la hauteur et d’une correction horaire.
Cão semble s’être entêté non loin de la côte par petites voltes. Dias a osé prendre la route du large, frôler les côtes du Brésil, faire un pari sur la latitude de la pointe sud de l’Afrique, la dépasser, atteindre l’Océan Indien mais a dû renoncer une centaine de milles plus loin vers l’est, ralenti dans sa marche par le courant contraire des Aiguilles qui atteint quelque trois nœuds. Au retour, il longe la côte en profitant des courants et des vents. C’est seulement alors qu’il reconnaît, d’est en ouest, le cap des Aiguilles puis celui des Tempêtes. L’approvisionnement l’a bridé dans son exploration mais il a inventé la route des Indes.
Les caravelles tiennent bien le près et sont assez rapides pour franchir les courants. Leur endurance est, en revanche, limitée, de l’ordre de huit semaines de route. Elles sont idéales pour les voyages rondement menés et heureux. La distance va les disqualifier pour la suite des opérations. On n’est encore qu’à mi-parcours de la route des Indes qui fait peut-être, croit-on, 8000 ou 9000 milles – 12000 en fait. En 1488, Dias s’est fait accompagner d’une caraque chargée de provisions qu’il a dû laisser derrière lui, faute de qualité nautiques, pour la boucle finale de sa course.
Il faut vingt hommes pour manœuvrer une caravelle de 50 tonneaux, cinquante pour une caraque de 200, plus endurante donc de moitié à première vue. La caraque l’est davantage encore, deux fois plus, car ses châteaux offrent leurs volumes à une partie de la cargaison.
Après le voyage de Dias, le Portugal se prépare à affronter le long périple. On envoie des éclaireurs terrestres à travers l’Afrique pour reconnaître la côte orientale et obtenir des renseignements sur les comptoirs swahilis de l’islam, tels Sofala ou Mogadishu. On aménage des escales sur les îles africaines et au Congo. On construit des caraques d’un type nouveau à trois mâts, doté d’une voile latine sur l’artimon pour gagner en qualités nautiques. Vasco da Gama va être doté de prototypes en 1497. Même si ces caraques sont adaptées à l’océan, elles sont plus lentes et remontent moins bien le vent que les caravelles, ce qui va allonger les périples et avoir des conséquences de deux ordres : l’exposition de l’équipage au scorbut et un surcroît de naufrages.

Dès le milieu du siècle, il est évident que la route des Indes sera longue et compliquée. On ne peut plus se faire d’illusion. Ainsi naît l’idée de faire le voyage des Indes par l’ouest. À la demande du roi du Portugal, Paolo Toscanelli, astronome florentin, expose en 1474 le projet de traverser l’Atlantique depuis Madère pour parvenir à l’avant-poste de l’Asie, Cipango (Japon). Il produit une carte à l’appui. Au milieu de l’océan, à mi-chemin, il a placé une île, Antillia, et, plus au sud, une autre, Saint-Brandon – légendes médiévales bien établies dans les esprits par la répétition. La circonférence de la terre est sous-évaluée par lui de 7000 milles et l’extension des terres augmentée de sorte qu’il ne reste qu’un quart de la circonférence terrestre sous-estimée à parcourir, soit 3500 milles au tropique (on lit souvent 5000 mais cela semble refléter l’arc de longitude réel plutôt que celui qu’il accorde au périple). S’il bénéficie de possibilités d’escale, le voyage aux Indes en contournant l’Afrique est estimé presque trois fois plus long. Si Cipango est bien à la place assignée, le gain va être considérable.

Après les voyages oubliés des Vikings, les premiers voyages vers l’ouest sont attribués à Jõao Vaz Corte-Real qui en accomplit deux à partir des Açores à travers l’Atlantique nord en 1472 et 1474. On n’en sait pas grand-chose. Ses armateurs sont paraît-il danois – il est au moins avéré qu’il a des compagnons de route danois. Il découvre des bancs de morue et atterrit on ne sait où, sur une prétendue Terra Nova do Bacalhau – Terre-Neuve? Nouvelle-Écosse? Groenland? L'Islande semble hors de cause. Qu’est-ce que Danois et Portugais ont bien pu partager comme vision du monde et espéré trouver en faisant route au nord-ouest depuis les Açores – une envolée hardie de quelque 2000 milles, vent de travers? On obtient peut-être un élément de réponse en consultant le globe de Benaïm (1492) : la situation des Açores est magnifiée par les erreurs commises qui en font un éperon plongé au cœur de l’océan, pas trop loin de Brasil, de Saint-Brandon, et même de Cipango. Corte-Real a peut-être trouvé quelque chose qui valait la peine d’y retourner. Son fils Gaspar va suivre ses traces et explorer de manière ouverte Terre-Neuve, Labrador et Groenland en 1500-1501.
L’Islande si mal située par Benaïm est fréquentée par les pêcheurs danois et norvégiens, puis anglais et enfin portugais qui se disputent la précieuse morue. Une fraction de ces gens a bien dû s’égarer parfois. Après tout, le Groenland tombé dans l’oubli n’est qu’à deux cents milles. On ne sait rien de ces éventuelles aventures involontaires. On raconte que des Anglais de Bristol ont arpenté les eaux glacées à la recherche de Brasil et ont trouvé des terres à l’ouest mais le souvenir de leurs périples est perdu, à l'exception du voyage du George et du Trinity revenus saufs mais bredouilles en 1481. Il nous reste de tout cela la trace avérée du deuxième voyage depuis Bristol vers l’ouest en 1497, après un échec, de Giovanni Caboto, alias John Cabot, Anglais originaire de Venise, et de son atterrissage, probablement en Nouvelle-Écosse, à bord de la caravelle de 50 tonneaux Matthew armée par dix-huit hommes. Le succès résulte, comme souvent, de l’extrême vitesse de son voyage. Au retour notamment, il établit une sorte de ruban bleu avant la lettre en rentrant à huit nœuds de moyenne. Cherchait-il des bancs de morue? C’est ce qu’il a trouvé, mais peut-être pas ce qu’il espérait. Il partait pour Cathay, semble-t-il – ce qui pourrait résulter du réexamen du projet exposé en 1491 à Henry VII par Bartholomew Colombus, mandaté par son frère Christopher – projet rejeté à l’époque mais étayé a posteriori par les découvertes de l'aîné. Cabot repart l’année suivante avec quatre navires chargés de camelote à troquer avec les autochtones. Il rencontre une tempête. Un navire trouve refuge en Irlande et est sauf. On ne sait rien des trois autres. Le fils de Giovanni, Sebastiano, est le premier à tenter de trouver le passage du Nord-Ouest en 1508-1509 - il fallait bien que le nouveau continent ne soit pas une barrière - pour le compte de Henry VII, en vain bien entendu, avant de devenir chef pilote cartographe à Séville.
En 1486, juste après l’intervention auprès de la couronne d’un certain Cristóvão Colombo, identité portugaise de Christopher Columbus, pour financer le projet d’aller aux Indes par l’ouest, le Portugal tente sa chance dans cette direction. Elle mandate Ferdinand van Olmen, alias Fernão d’Ulmo, à la tête de deux caravelles pour chercher Antillia, l’île légendaire, depuis les Açores. Il se donne 40 jours pour y atterrir. Il a des informations, perdues pour nous, qui accréditent l’existence de rivages sous cet horizon. Parti en plein hiver, il n’est pas revenu, quoi qu’il ait pu trouver en route. Partir des Açores, trop au nord pour trouver les vents poussant vers l’ouest, et en hiver de surcroît, est une idée malheureuse. Il y a un mystère derrière cette aventure curieuse – ce que les Portugais savaient déjà et pressentaient dans ces années 80, qui leur laissait espérer un succès à portée de caravelle, et craindre d'être doublés. Les Portugais se montrent secrets, établissent des cartes en cachette, taisent leurs explorations et découvertes, mais sont parfois trahis par leurs employés et partenaires de Dieppe et d’Anvers qui divulguent les nouveautés de la géographie collectées à Lisbonne.
Dans l’Atlantique sud, la volta do largo conduit les Portugais à frôler la côte américaine. Plus loin on va, plus on ose étendre la boucle. Il y a 1500 milles entre les îles du Cap-Vert et le futur Brésil à l’équateur. Les vents y poussent, que l’on vienne du nord ou du sud. Cela aurait pu ou dû provoquer la découverte du Brésil bien avant l’atterrissage officiel de Jõao Alvares Cabral en 1500 – à Porto Seguro, au reste, ce qui n’est pas le point auquel on s’attendrait. On raconte qu’un certain Jehan Cousin de Dieppe, dérouté par la tempête, a déjà atterri de l’autre côté de l’océan en 1488 – c’est un de ces Dieppois qui se sont glissés dans le sillage des Portugais pour l’ivoire. Est-il le seul à toucher terre, s’il l’a fait, au futur Brésil dans ces années-là? On est tenté de penser que non. En 1494, les négociateurs portugais du traité de Tordesillas qui partage le monde entre Espagne et Portugal sont parvenus à déplacer la limite des empires à 370 lieues à l’ouest des îles du Cap-Vert au lieu des 100 de l’édit papal Dudum Siquidem – concession des Espagnols sans enjeu apparent puisque le nouveau méridien frontière baigne dans l’océan sur la carte. Ce mouvement de méridien révèle une prescience extraordinaire chez ces émissaires, le Brésil tombant dans l’escarcelle portugaise six ans plus tard.
Le contournement de l’Afrique focalise l’attention du souverain portugais. Colomb, cartographe et marin, a longtemps espéré sa commandite pour un projet qui ressemble à celui exposé par Toscanelli, mais embelli par de nouvelles erreurs qui ramène Cipango à 2500 milles. Colomb ne réussit pas son passage devant les experts qui estiment que la distance à parcourir est quatre fois plus grande. Il tente sa chance en Espagne où il échoue aussi auprès des experts locaux. Il soumet le projet à Anne de Beaujeu, régente de France pour Charles VIII, sans plus de succès, et enfin, comme on l'a vu, à Henry VII – nouvel échec. Le scepticisme est général. Les experts ont raison, nous le savons. Génois, ayant mis son sac sur des navires allant au Levant, au Portugal, en Angleterre, en Islande peut-être, à Madère c'est certain, Colomb a recueilli des savoirs, des informations et des contes, s’est forgé une conviction inébranlable et a manipulé les données afin de soutenir sa thèse. C’est un savant mais captif d’une idée fixe, dont il ne démordra pas, et qui le prive de toute objectivité. Il triche avec la géographie, avec ses commanditaires, avec lui-même aussi bien puisqu’il sera du voyage. Sa force de conviction est prodigieuse car il entraîne de vrais marins, les frères Pinzón, à ses côtés. Il est initié par les gens de Madère et par les cartes des vents de son beau-père portugais à la volta do largo, qu’il va exécuter le moment venu, mais au profit des souverains espagnols qu’il finit par convaincre de tenter un modeste pari sur l’avenir. Il va leur faire rattraper en 1492, d’un heureux coup de dés, tout le travail minutieux, patient, accompli par les Portugais pendant quatre-vingts ans.
Tout le monde connaît l’histoire de Colomb et de ses quatre voyages accomplis entre 1492 et 1504, avec successivement trois, dix-huit, six ou huit et quatre navires. Il en perd seize ou dix-sept, et deux-tiers des équipages et des colons qu'il emmène. Il fait preuve d’une activité extraordinaire, surtout lorsqu’il est pauvrement plutôt que richement doté. Il découvre à lui seul une large part des petites et grandes Antilles, l’Orénoque – dont le débit considérable signale que c’est un continent qui l’abreuve – et l’isthme qui joint les deux Amériques, sans se départir de l’idée qu’il est dans les parages de Cathay. Il est le dernier à y croire lorsqu’il meurt en 1506. Americo Vespucci, après deux voyages (1499-1502) et des rapports factuels rendus publics à partir de 1503, a convaincu l’Europe qu’un nouveau monde a été découvert. Il recevra son nom.
Y a-t-il de l’or? Y a-t-il du sucre? Ce sont les deux questions posées à Colomb à son retour en 1493. Les Européens sont affamés de l’un et de l’autre (les mines domestiques d’or et d’argent sont épuisées et les plantations de canne des îles africaines sont trop ténues pour satisfaire le besoin). Dès 1494, désireux de mettre les faits en accord avec ses promesses, Colomb met la petite mine d’or des Arawaks sur Hispaniola en régime d’exploitation forcée et il y implante la canne avec succès.
Il s’avère un gouverneur brutal et inefficace au point d’être renvoyé en Espagne sous les fers en 1500 – épreuve dont il se sortira. L’Espagne lui est néanmoins redevable d’une base de conquête qu’elle va mettre trente ans à exploiter. Ses suivants rencontrent les Mayas en 1511, les Aztèques en 1518, les Incas en 1524, sont repoussés par les premiers cités en 1517 mais Hernán Cortés et Francisco Pizarro vont conquérir les empires décimés par les maladies importées d'Europe. Les Arawaks rencontrés par Colomb n’existent déjà plus. Les Espagnols héritent d’un continent fabuleux bientôt vidé des neuf dixièmes de ses habitants. Pendant les quelque trente ans de gestation de la conquête, l’Espagne n’a mis sous sa coupe que des îles et des rivages dépeuplés. C’est un résultat piteux en comparaison de la percée des Portugais aux Indes, les vraies, celles des pierres précieuses, des étoffes et des épices. Lorsque Colomb rentre enchaîné en 1500, il n’a pas seulement perdu beaucoup de son crédit, il est passé de mode. Son heure de gloire est passée. Le grand événement, c’est le retour de Vasco da Gama des Indes avec une cargaison de poivre.
Parti en 1497 avec 180 hommes, deux caraques de 180 tonneaux, une caravelle de 60 tonneaux et un navire de charge, Gama suit la route du large fixée par Dias – la plus longue traversée jamais faite, 6000 milles pour atterrir sur l’île de Mozambique. Il trouve vent et courant contraires sur la côte orientale de l’Afrique et va renouer avec le cabotage en boucles courtes. Il fait trois escales sur les côtes swahilies, Mozambique, Monbasa et Malindi, ratées sur le plan diplomatique, à l’exception relative de celle de Malindi. Il n’a que de la pacotille à offrir alors qu’il est entré dans l’Afrique des comptoirs sous influence arabe aux marchandises raffinées. Il complète son ravitaillement par prédation sur les boutres rencontrés, ce qui n’améliore pas son image de noble étranger fastueux. La mousson d’été et l'aide du pilote malindien le portent ensuite à Kozhikode (Calicut) en trois semaines. Il y rencontre un nouvel échec politique : la pauvreté de ses présents le décrédibilise. Il peut néanmoins acheter du poivre et repartir. Par ignorance, il fait voile à contre-mousson et met trois mois à rejoindre Malindi. Son équipage est décimé par le scorbut. Il va perdre les trois-quarts de ses hommes et deux navires. Il a navigué 24000 milles, six fois plus que Colomb. Sa mission politique a échoué mais il a du poivre... Son arrivée à Lisbonne est triomphale.
On donne aussitôt à Pedro Álvares Cabral une flotte de treize navires pour poursuivre l’ébauche de Gama et s’imposer aux Indes, coûte que coûte. Les vétérans Bartolomeu Dias et Nicolau Coelho sont du voyage. Cette fois-ci, c’est la grande affaire. Elle commence bien. Le Brésil est découvert pour de bon et déclaré portugais. La flotte affronte ensuite l’adversité. Elle essuie une tempête en doublant le sud de l’Afrique qui lui coûte quatre navires, et Bartolomeu Dias, noyé. Elle perd aussi Diogo Dias qui s'égare, reconnaît Madagascar puis les Comores. Elle subit le scorbut, heureusement vaincu grâce aux bons soins des Swahilis. Arrivé à Calicut, Cabral est aussi peu convaincant diplomate que Gama – il cherche à évincer les marchands arabes qui l’attaquent en retour – et c’est le canon qui sert d’argument. Heureusement pour lui, Kochi (Cochin) voulant s’émanciper du raja de Calicut se révèle une alliée précieuse. Il peut remplir ses cinq navires restants de poivre.
La prévention du scorbut va être mise en évidence sous la forme bienfaisante des agrumes, des vivres frais, de la choucroute à maintes reprises pendant les deux cent cinquante ans qui suivent, mais constamment oubliée, négligée ou mal appliquée. Dans les années 1740-44, la flottille de George Anson perd encore huit hommes sur dix à cause du scorbut.

Gama est renvoyé aux Indes en 1502, avec vingt navires cette fois. Il échoue de nouveau à soumettre le raja de Calicut mais revient avec de la marchandise. La mise en place et la consolidation de la vice-royauté des Indes est l’œuvre de Francisco de Almeida (1505-1509) et d’Afonso de Albuquerque (1509-1515). Les Portugais vainquent la coalition navale de Calicut et des Mamelouks à Diu en 1509 et installent le siège de la Vice-Royauté à Goa en 1510. Ils atteignent Ceylan en 1506, Sumatra en 1509, Malacca et Java en 1511, les Moluques en 1512, Macao en Chine en 1513, le royaume de Pegu en Basse-Birmanie en 1519, Bornéo et les Célèbes en 1521. L’essentiel de l’empire Portugais est constitué alors que l’empire espagnol n’en est qu’à ses balbutiements. Le Portugal a fait main basse sur les îles à épices. Il a établi des relations avec la totalité des Indes et avec la Chine. Il a seulement échoué à pénétrer en Arabie, repoussé par les Mamelouks en 1513 devant Aden puis par les Ottomans en 1517 devant Djeddah. Il ajoute le Japon à sa sphère d’influence en 1543. L’empire portugais s’étend sur quatre continents. Le pays n’a qu’un peu plus d’un million d’habitants. La garde de ses immenses possessions, leur exploitation, l’entretien de sa flotte vont surmener les possibilités du royaume qui va se faire évincer un siècle plus tard par un autre peuple minuscule, les Hollandais.
Cristóvão de Mandonça a probablement aperçu vers 1522 ce qui allait devenir la Grande-Java – avant d’être la Nouvelle-Hollande de Willem Janszoon en 1606 et enfin devenir l’Australie. Des esquisses du nouveau continent apparaissent sur les cartes portugaises puis dieppoises soixante ans avant la découverte officielle par Janszoon.
En 1512, un certain Fernão de Magalhães, ancien subalterne d’Albuquerque, fait commerce à Malacca. Il s’avise que le partage du monde place certainement une fraction des épices dans l’hémisphère espagnole et décide de proposer à la couronne espagnole de rejoindre les Moluques par l’ouest et de s’en emparer. En fait, il commet une erreur de longitude mais l’Espagne mandate celui qui est devenu Fernando de Magallanes pour accomplir le périple. L’histoire est bien connue. Parti avec cinq caraques de Séville en 1519, Magellan va franchir la pointe sud de l’Amérique et traverser le Pacifique. Il perd deux navires ce faisant, avant de perdre la vie en découvrant les Philippines en 1521. Un autre navire doit être brûlé faute d’équipage. Un autre est capturé par les Portugais en tentant le voyage de retour par l’est. La dernière caraque fait le voyage de retour par l’ouest en se faufilant dans les eaux portugaises, accomplissant ainsi une circumnavigation imprévue qu’elle achève en 1522. Il reste 18 marins sur les 270 partis de Séville. Le traité de Saragosse de 1529 va établie un partage qui attribue les Philippines aux Espagnols et le reste de l’Insulinde aux Portugais.
Cette même année 1529, les frères Jean et Raoul Parmentier de Dieppe meurent au cours de leur tentative de s’immiscer dans le commerce des épices de l’Insulinde avec deux navires de 120 et 200 tonneaux pour le compte de l’armateur Jehan Ango. Ce même Ango était aussi l’armateur de la Dauphine confiée à Giovanni da Verrazzano pour son exploration et revendication de la Nova-Gallia d’Amérique du nord en 1524, longtemps après la reconnaissance portugaise de Jõao Alvares Fagundes de 1508. En 1534, Jacques Cartier reconnaît le Saint-Laurent. Les pêcheurs bretons et malouins vont déjà à Terre-Neuve. Les empires ibériques sont déjà contestés et s’effritent légèrement.
La carte du Monde est presque complète chez les Portugais et chez les Espagnols. Lisbonne et Séville deviennent les quartiers généraux des empires en création et prennent un essor considérable. Ce sont aussi les centres du savoir géographique et maritime. L’océan pacifique est encore une grande étendue de blanc, les côtes occidentales de l’Amérique restent à tracer, une bonne partie des côtes orientales aussi, les îles du Pacifique à découvrir, mais l’essentiel est fait. L’inconnu s’est résorbé. Ce n’est plus le domaine de l’effroi, c’est encore le domaine de l’étrange. Les îles imaginaires vont subsister sur les cartes pendant cent cinquante ans. Le grand serpent de mer va survivre dans les récits et même dans les journaux trois cents ans encore.




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